Européennes 2019 : Note d’analyse des résultats orléanais

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Les Orléanaises et les Orléanais étaient appelés aux urnes, comme des millions d’Européens, afin d’élire les représentantes et les représentants au Parlement européen pour les 5 prochaines années.

Nous avons voulu écrire une note pour proposer à nos adhérentes et nos adhérents, mais aussi à celles et ceux qui nous suivent, un décryptage plus complet que dans les différents titres de presse des résultats de ces élections européennes pour la ville d’Orléans.

Nous avons aussi voulu écrire cette note dans la continuité de la conférence que nous avons organisé le 9 mai dernier à l’occasion de la journée de l’Europe : « Comment reconquérir l’Europe et ses citoyens ? ». Rappelons qu’elle était labellisée par le Parlement européen dans le cadre de sa campagne d’information pour les élections européennes. Nous sommes fiers d’y avoir contribué à Orléans.

À travers nos 3 contributions, qui ont davantage été rédigées comme des analyses personnelles que comme des vérités scientifiques, vous pourrez, nous l’espérons, mieux comprendre les grands enjeux de ce scrutin et ses résonances locales.
Pour agrémenter cette analyse nous avons travaillé sur une carte des résultats par bureau de vote. Vous pouvez la découvrir à cette adresse : www.bit.ly/TO-Europeennes2019.

Bonne lecture !

Yann Chaillou, président, Joëlle Gellert, vice-présidente, et Jérôme Bornet, trésorier

Le point de vue de Yann Chaillou

Après une élection nous aimons surveiller les surprises et en tirer des enseignements. Dimanche, outre le score historiquement faible de LR et le score assez fort d’EELV, l’une des surprises principales aura été la participation, en nette hausse par rapport à 2014.

S’il n’y a pas de quoi se satisfaire de seulement 50,12% de participation au niveau national, on peut tout de même tenter de comprendre comment la participation a pu augmenter de plus de 7 points par rapport à la précédente élection européenne dans un contexte où la campagne électorale semblait être un fiasco. Est-ce dû au nouveau mode de scrutin ? Là où en 2014 nous votions par grande euro-circonscription, en 2019 nous avons voté pour une liste nationale. Est-ce dû à une exposition médiatique plus importante ? Là où en 2014 il n’y avait pas eu de réel débat audiovisuel organisé, en 2019 nous avons eu droit à 11 débats entre les différentes têtes de listes. Est-ce dû au grand nombre de listes ? Il y en avait 34 en tout et pour tout !

Est-ce dû à l’appel à voter lancé par le rappeur belge Roméo Elvis le 22 mai qui, dans 1000°C avec Lomepal, s’amuse du statut confortable des députés européens : « vu que je bosse pas à l’usine des fois c’est le foutoir, même quand je suis pas là, je touche l’argent comme un député européen » ?

Sursaut européen à Orléans

Orléans n’est pas écarté de ce sursaut européen même si nous nous situons légèrement en dessous de la moyenne nationale avec 48,63% de participation.

Concrètement ce sont 39 bureaux de vote, sur les 66 qui maillent le territoire communal, qui font figure de bons élèves avec plus de 50% de participation. Notons que les bureaux de vote n°22 à l’école primaire Louis Guilloux (Dunois), n°48 à l’école primaire Maxime Perrard (Saint-Marceau) et le n°65 à l’école primaire Les Guernazelles (La Source) se distinguent en passant même à plus de 60% !

On retrouve les taux de participation les plus bas dans les quartiers populaires : 41,98% sur Barrière Saint-Marc – Argonne et l’on descend même à 36,09% au cœur de l’Argonne et des HLM ; 39,81% à La Source et 34,25% au cœur du quartier ; 47,40% aux Blossières et 43,50% au cœur du quartier.

Forte présence du RN dans les quartiers et risque d’un vote communautaire

Si cette abstention est historique dans les quartiers populaires, elle ne doit pas pour autant être un prétexte utilisé par les élus pour agir moins bien que dans le centre-ville par exemple. Il ne s’agit pas non plus de pointer du doigts les personnes qui y habitent. Elles ont probablement beaucoup de raisons de ne pas aller voter. La citoyenneté est un effort et non un acquis. L’une des clés pour comprendre l’abstention se situe dans la concentration des phénomènes de pauvreté. Au 31 décembre 2017 les personnes en demande d’emploi, toutes catégories confondues, représentaient à l’Argonne 19,57% de la population globale du quartier et à La Source 20,48% de la population du quartier. Ce taux était de 13,06% pour tout Orléans. Selon le Ministère de l’Éducation nationale le taux de retard scolaire à l’entrée en 3e en 2015 était de 40% à l’Argonne et de 33,3% à La Source contre 19,4% sur tout Orléans. Les préoccupations sont donc très fortes dans ces quartiers et l’espoir ne semble pas provenir des politiques.

De cette abstention plus élevée dans les quartiers, corrélée aux résultats pour chaque liste, se dégage un enseignement intéressant. En effet c’est uniquement dans ces quartiers que le RN arrive à se hisser en tête dans plusieurs bureaux de vote : 19,29% au n°34 à l’école primaire Jean Mermoz (Blossières), 30,12% au n°30 à l’école primaire Pierre Ségelle (Gare), 19,20% au n°61 à l’école primaire Denis Diderot (La Source), 17,61% au n°42 à l’école primaire Gutenberg et 25,43% au n°43 à l’école primaire du Nécotin (Argonne). L’abstention favorise le RN !

Par ailleurs, l’abstention a également favorisé la liste présentée par l’Union des Démocrates Musulmans Français particulièrement dans plusieurs bureaux de vote de l’Argonne et de La Source où la liste arrive même en tête dans le bureau n°58 à l’école primaire Pauline Kergomard avec 15,27% des suffrages exprimés pour un taux de participation de 17,15%… Une liste communautaire, quelle qu’elle soit, me semble être une menace pour notre démocratie. Nous sommes différents, mais tous Français, tous Orléanais. Dans le cadre d’une élection nous ne sommes pas d’abord différents, d’abord chrétiens, d’abord juifs, d’abord musulmans. Et en même temps il faut s’interroger sur la présence de cette liste à ces élections. Il faut s’interroger sur les démarches de reconnaissance des personnes de confessions musulmanes et sur les problématiques qu’elles rencontrent au quotidien, à Orléans comme ailleurs. Le score national de la liste UDMF est de 0,1%, soit 28.447 voix, dont 12.951 rien qu’en Île-de-France soit 0,37%. Maintenant il faut agir et aller à la rencontre de ces personnes pour ouvrir le dialogue et trouver des solutions.

Un effet Montillot

Du reste, les résultats orléanais s’inscrivent dans la logique nationale même si EELV termine en deuxième position sur la ville avec un score de 16,31%. Rappelons tout de même que la « vague verte » reste relative car elle est moins forte qu’en 2009, que ce soit nationalement ou localement à Orléans, où les écologistes avaient réalisé 20,34%. Cette année la liste écologiste sort en tête sur deux bureaux de vote : le n°33 à l’école primaire Jean Mermoz (Blossières) avec 18,50% et le n°27 à l’école primaire Marcel Proust (Faubourg Bannier) avec 21,98%. Constatons que contrairement à d’autres scrutins EELV n’arrive pas à se hisser en tête en centre-ville mais que le terrain des Groues se situe sur les deux bureaux de vote précités. De là à imaginer que les électeurs y attendent un projet d’envergure écologique il n’y a qu’un pas.

La surprise orléanaise de ce scrutin vient peut-être du côté de l’UDI qui réalise un meilleur score qu’au niveau national. 3,97% à Orléans contre 2,5% partout en France. La campagne de Florent Montillot, adjoint au maire d’Orléans, qui était 7e sur la liste UDI et qui a distribué à 100.000 exemplaires un tract intitulé « Le seul candidat éligible d’Orléans et du Loiret » a été efficace. Ce résultat doit prouver aux militants politiques qu’une campagne de terrain peut porter ses fruits même si l’UDI, en dessous de la barre fatidique des 3%, ne pourra pas se faire rembourser ses frais de campagne. Soulignons que Mamoudou Bassoum, n°5 sur la liste du PCF, et Pierre Dieumegard, tête de liste Espéranto, qui étaient tous deux du Loiret, ne peuvent pas se targuer d’un effet électoral en leur faveur.

De son côté la référente départementale de LREM, Jihan Chelly, a indiqué sur France Bleu Orléans lundi matin que le score de son parti à Orléans était en hausse de 5 points par rapport au premier tour de l’élection présidentielle de 2017. Pourtant LREM a fait 29,04%, soit 13.619 voix, en 2017 et 26,61%, soit 7.925 voix, en 2019. Les faits la contredisent sévèrement. Gageons également que celles et ceux qui parlent de pulvérisation des partis traditionnels et qui « en même temps » souhaitent un rassemblement large pour les prochaines élections allant de la droite à la gauche ne puissent pas réussir leur entreprise.

Aucun député européen pour la région

En conclusion il convient de rappeler que la région Centre-Val de Loire semble avoir été la grande absente lors de la composition des listes des partis qui ont remporté des sièges au Parlement européen dimanche soir. Notre région est pourtant la première région céréalière d’Europe !

Il n’y aura à priori aucun élu ni aucune élue ne venant de la région lors de la première session du nouveau Parlement européen le 2 juillet prochain.

En effet le seul candidat issu de la région qui a été élu, Claude Gruffat, blésois, n°13 sur la liste EELV et président de Biocoop depuis 2004, est un « élu fantôme », c’est à dire qu’il ne siègera au Parlement européen que lorsque le Brexit aura réellement eu lieu. Le Centre-Val de Loire n’entrera donc au Parlement européen que lorsque le Royaume-Uni en sera sorti !

En attendant les Orléanaises et les Orléanais n’auront pas d’interlocuteur de proximité au Parlement européen. Force est de constater que ce mode de scrutin qui vise à élire une liste nationale n’encourage pas la représentativité des territoires. Cependant je note que la représentativité des jeunes a été accrue : les têtes de listes du RN, de LFI, de LR et du PS ont toutes moins de 40 ans et n’avaient jamais eu de responsabilité d’envergure nationale auparavant. Espérons que cela devienne une source d’inspiration, d’autant plus au regard de leur participation à ce scrutin européen, pour les prochaines élections municipales…

Le point de vue de Joëlle Gellert

L’Europe a en définitive beaucoup intéressé les citoyens. Sur les sujets importants comme l’écologie, le pouvoir d’achat et l’immigration, l’Union Européenne apparaît comme le niveau pertinent d’intervention. Comme au plan national, la participation sur Orléans a été forte et les Orléanais se sont majoritairement déplacés pour aller voter.

Percée significative des écologistes sur Orléans

Portée par l’urgence climatique et le vote des jeunes, les écologistes font une percée significative sur Orléans. De plus, si on rapproche tous les partis du centre et de la gauche, nous pouvons dire que massivement les orléanais ont votés au centre gauche. Ce qui me laisse à penser, qu’il est évident que tout un chacun veut agir plus particulièrement sur le fond quant à la construction de l’Europe : un programme pour l’environnement et une démarche plus sociale pour tous. Il est maintenant certain qu’il ne faut plus ignorer l’intérêt des Orléanais et Orléanaises à participer à la construction de l’Europe. C’est pour cela que le projet entre-autre d’une maison de l’Europe demandé par « Tous Orléans » devrait être étudier avec sérieux par nos politiques, dans une démarche participative.

Par ailleurs, il me semble qu’il faudrait que les partis politiques locaux s’écoutent, se rapprochent, se fédèrent et travaillent ensemble sur des projets précis pour répondre aux besoins et attentes des Orléanais.

2 élus de moins pour le RN

La progression relative de l’extrême droite sur Orléans et en France ne permettra pas pour autant au rassemblement national de Marine Le Pen issu du groupe de l’Europe des nations et des libertés, de s’installer avec confort dans l’hémicycle européen. En effet le parti de Marine Le Pen aura en fait deux élus de moins que ce que le FN avait obtenu en 2014. Et c’est heureux. Malgré tout, ce score est encore trop important. Il nous faut entendre les critiques faites d’insatisfaction et de défiance qu’adressent les citoyens au fonctionnement de notre système démocratique. Il nous faut être vigilant, expliquer et mettre en place des controverses permettant un dialogue constructif pour avancer vers des propositions concrètes pour améliorer la vie quotidienne des orléanais.

Être « citoyen »

Alors, comment dire aux citoyens, aux Orléanais et Orléanaises que la démocratie s’apprend par la pratique ! Que certes elle s’inscrit selon des principes qui s’incarnent en particulier dans les trois piliers de la devise de notre République : Liberté, Égalité, Fraternité. Mais qu’être « citoyen » ne désigne plus seulement un homme ou une femme sujet et acteur d’un système institutionnel. Le mot citoyen exprime d’abord un comportement qui qualifie les valeurs de la vie sociale et du vivre ensemble. C’est cette pratique positive là que les français et en particulier les orléanais ont exprimé par leur vote, ce dimanche. C’est tout à la fois un renouveau et une vitalité de la citoyenneté à l’échelle du quotidien des familles, des Orléanais, de la France et du Monde.
En conclusion, il est évident que l’avenir démocratique et citoyen appartiendra à ceux qui feront l’effort de se réinventer.

Le point de vue de Jérôme Bornet

Européennes 2019 : une recomposition politique à marche forcée

L’élection européenne était très attendue. Si les enjeux européens ont très peu été au cœur du débat, la France restant le mauvais élève européen en la matière, ce scrutin était surveillé de près pour être le premier depuis 2017 et l’avènement de l’ère politique Macron. 2017 avait été l’année de la déstructuration politique, de la décomposition des partis – particulièrement à gauche. Alors 2019 était guetté de près. Quelles surprises ? Quelles évolutions ? Quels coups d’éclat ?

De ce point de vue, les analystes politiques n’ont certainement pas été déçus dimanche soir. Ils ont de la matière à commenter pour les dix mois qui nous séparent des prochaines municipales : sursaut de participation, une droite qui s’écroule pendant que l’écologie perce, et encore quelques autres phénomènes. La soirée électorale terminée, les polémiques théâtrales des plateaux télé immortalisées, il est temps d’analyser où en est la recomposition politique française en 2019 par rapport à 2017, et les répercussions orléanaises visibles ou envisageables.

L’échec de la stratégie du Président, le succès de son Premier Ministre

Le Président de la République avait choisi, très tôt, de polariser cette élection européenne. Dès le discours de la Sorbonne en 2017, le ton était donné : il défendrait en Europe et aux européennes une ligne progressiste face à une ligne populiste et nationaliste qui menace le projet européen depuis plusieurs années. Ce discours a structuré la campagne du Président Macron et de la liste de Nathalie Loiseau. Aux yeux des stratèges de LREM, ce discours binaire permettait d’écarter, d’un côté, la gauche de Gouvernement, toujours en difficulté de crédibilité après son éclatement de 2017 ; et de l’autre la droite qui subit la triangulation politique de la macronie depuis deux ans. La stratégie permettait également d’anticiper la préparation des municipales en rassemblant autour du bloc progressiste.

Seulement, la bipolarisation avec l’extrême droite comme adversaire comporte en elle-même un risque majeur : la défaite des progressistes signe de fait la victoire des populistes et nationalistes. C’est aussi limpide que tous les choix binaires, quand ce n’est pas l’un, c’est forcément l’autre. Et alors l’alternative du macronisme devient le lepénisme. Afin de poursuivre la recomposition politique autour de sa présidence, le Président Macron a voulu coûte que coûte prendre ce risque : malgré une désaffection de l’opinion dans les enquêtes, malgré une contestation sociale rarement vue en France, malgré une succession de couacs ministériels depuis l’affaire Benalla. La défaite de LREM était dès lors inévitable, l’alternative d’extrême droite au progressisme macronien a été portée vers la première place par la stratégie du Président lui-même. Et tous les démocrates, tous les républicains n’ont alors plus qu’à regretter ce nouveau score élevé de l’extrême droite, érigée en seule opposition par le parti au pouvoir lui-même.

Dans cet échec de la macronie, car une deuxième place est un échec, un phénomène nouveau est pourtant apparu, nationalement comme à Orléans. Jamais, depuis que le FN est au premier plan du paysage politique français, la droite n’avait été soumise au dilemme du vote utile dès le premier tour. Lors de cette élection européenne, le Premier Ministre Edouard Philippe a construit tout son message autour de cette idée de vote utile, fort également de sa politique marquée à droite.

La stratégie d’Edouard Philippe ne faisait pas l’unanimité dans son camp macroniste. Il était contesté pour l’après européennes. Il avait même perdu le soutien d’un certain nombre de maires de droite « macron-compatibles » qui étaient retournés vers le candidat Les Républicains, par peur d’un échec de la liste LREM. À Orléans, le maire de droite Olivier Carré avait fait, lui, le choix de maintenir son soutien à Edouard Philippe ; il était l’un des derniers maires de droite d’une grande ville dans ce cas.

Ainsi, si les résultats marquent au final un échec d’Emmanuel Macron à terminer premier de cette élection européenne, comme il en avait pris le pari, Edouard Philippe a gagné pour sa part cette élection : sa stratégie du vote utile a fonctionné et a siphonné le vote de la droite modérée. Les grandes villes, les petites villes, les territoires ruraux présentent une situation quasi identique, plus le vote LREM et RN a été élevé, plus le vote LR a été faible. Pris en étau LR a alors été réduit à moins de 10% nationalement.
Toutefois, il apparait des disparités lorsque en analysant les résultats en détails. Et ils ne sont pas flatteurs pour l’apport personnel du Maire d’Orléans au résultat LREM. Alors qu’Olivier Carré a quitté LR depuis 2017, alors qu’il s’était engagé pour la liste de la majorité présidentielle en faisant même venir le Premier Ministre à Orléans, son résultat présente des faiblesses par rapport aux autres grandes villes. D’abord, sur les 39 villes françaises de plus de 100 000 habitants, la liste LR y fait son 4ème score derrière Boulogne Billancourt (où le RN est par ailleurs bien plus faible), Nice et Toulon. À Orléans, il faut également ajouter le bon score de la liste UDI au sein de la droite habituelle, grâce à l’équation personnelle de Florent Montillot. Orléans est donc bien une ville où LREM aura le moins réussi à réduire le score des deux autres listes de droite, malgré l’engagement du maire ex-LR pour LREM. Il faut également noter que parmi ces rares maires de grandes villes ayant soutenu la liste LREM, le Maire d’Orléans fait moins bien chez lui avec la liste de Nathalie Loiseau (26,6%) que ses homologues Christophe Béchu à Angers (28,2%) et Laurent Hénart à Nancy (28,2%) ; deux villes électoralement comparables à Orléans. La dimension personnelle d’Olivier Carré aura donc été très faible dans cette élection, au moment où Edouard Philippe a lui fait un carton nationalement.

Dès lors, beaucoup de questions se posent sur l’avenir de la droite face à ce succès d’Edouard Philippe, sur lequel ne manquera pas de capitaliser le Président de la République. Une interrogation, sans réponse immédiate, peut se poser avant tout : plutôt qu’au remplacement du centre gauche que suggéraient les résultats de 2017 et le parcours d’Emmanuel Macron, l’époque n’est elle pas à la disparition de la droite gaulliste ? Cette droite, dont la tradition et le mythe n’ont jamais cessé d’être magnifiés par les chefs du parti gaulliste et ses successeurs depuis 1969, est aujourd’hui réduite à 8%. Elle n’arrive plus à faire la jonction entre le conservatisme et le libéralisme, entre la tradition catholique et laïque. Edouard Philippe, au profit pour le moment d’Emmanuel Macron, est finalement en train de prendre la revanche de la droite giscardienne. C’est aussi manifestement le retour de la guerre des droites entre un centre droit et une extrême-droite réactionnaire. Face à cette guerre des droites du XXIème siècle, comment la gauche se positionne-t-elle après son échec de 2017 ?

Gauche : de la décomposition à la recomposition

Le fait politique de l’année électorale était la décomposition de la gauche. Emmanuel Macron avait fait preuve d’opportunisme face au mauvais choix de candidat du PS et aux affaires de François Fillon qui le pénalisaient. Le résultat, au-delà de l’élection présidentielle, s’est traduit par la constitution de 3 groupes de gauche sous les 30 députés à l’Assemblée nationale : de la faiblesse et de l’éclatement.

L’incertitude régnait donc à gauche avant cette élection. Qui sortirait devant ? Qui s’imposerait comme inévitable. La réponse de la soirée électorale a été claire : les écolos de Yannick Jadot. Si les médias aiment les histoires à succès qui permettent de feuilletonner le paysage politique, cette victoire écolo doit tout de même être analysée plus en profondeur sur sa réalité.

Tout d’abord, en revenant sur le résultat national, il ne faut jamais confondre les victoires politiques et les illusions d’optique. Si les 13,5% d’EELV ont eu un tel écho, ce n’est pas tant pour la puissance de ce score (après tout Manuel Valls à Barcelone fait sensiblement le même score et tous les observateurs le qualifie de perdant). Ce qui a porté l’attention vers le score écolo c’est d’abord la surprise de les voir 3ème à la place de la liste LR et devançant largement le reste de la gauche, notamment la France insoumise qui s’est écroulée. Et c’est là qu’il ne faut pas confondre, pour EELV d’abord, pour les observateurs ensuite, cette réussite relative avec un succès définitif.
Petit retour en arrière pour illustrer l’importance de ne pas confondre ces deux perceptions. En 2009, les écolos faisaient leur plus gros score aux élections européennes. S’ils ne devançaient pas les socialistes nationalement, ils les devançaient dans toutes les grandes villes (à Orléans ils avaient alors fait 20,34% et même 100 voix de plus qu’en 2019). L’année suivante, lors des régionales de mars 2010, la liste écolo passait à 14,36% soit 900 voix de moins à Orléans. Alors il est vrai que les époques ne sont pas les mêmes, que l’inquiétude climatique est sans doute plus prégnante en 2019 que 10 ans avant (et c’est bien dommage de ne pas avoir eu la même inquiétude en 2009 !), il est même vrai que EELV s’est dépouillé de certaines figures politiques mal-perçues dans l’opinion. Mais il est aussi vrai qu’en France, le mouvement écologiste qui est déjà ancien et avait déjà fait un score émergeant aux européennes de 1989, n’a jamais réussi à convertir ses bons scores aux élections européennes dans d’autres élections.

L’atout du mouvement écologiste, cette fois-ci, est peut-être la faiblesse des autres mouvements de gauche qui sont éparpillés. A Orléans, le cumul des listes EELV/PP/Générations atteint 27,37%. Ces partis, d’une certaine manière, était sous la même bannière lors de la dernière présidentielle et Benoit Hamon ne faisait alors que 8,73% et moitié moins de voix. En ajoutant les voix insoumises et communistes, la gauche fait même plus de 34,5%. C’est donc bien l’éclatement, l’éparpillement qui ont fait perdre cette élection européenne à la gauche. Nationalement, l’union des forces écologistes et socialistes leur auraient permis de cumuler 4 députés européens supplémentaires… La gauche rassemble donc des voix de manière éparpillée, un concept que seule la gauche française est capable d’inventer.

Ce sursaut des partis sociaux-écolos par rapport à 2017, a sans doute plusieurs origines. En premier lieu, contrairement à ce que Yannick Jadot affirme depuis dimanche, il y a derrière le score de son parti la confirmation que le principal mouvement écologiste français est de gauche. Si les sondeurs n’ont pas réussi à percevoir la percée écologiste, c’est avant tout parce que 15% des électeurs du 26 mai se sont décidés le jour même, voire dans l’isoloir, à voter pour la liste écologiste. Ils hésitaient jusque là entre les 5 listes principales de gauche : EELV, PS, PC, LFI et Générations. Ce poids de l’hésitation jusqu’au bout montre bien une convergence des électorats de ces partis vers une doctrine républicaine, sociale et écologiste : une doctrine de gauche.

Cet éparpillement à gauche a aussi été favorisé par le retour à gauche d’un quart des votants d’Emmanuel Macron lors de la présidentielle 2017 qui se sont déplacés aux européennes. Si EELV a capté le plus de ces électeurs déçus par Emmanuel Macron, d’autres sont allés ou retournés vers le PS ou Générations. La force du vote utile de gauche pour Macron en 2017 s’est amoindri en 2019. Il faudra voir dans quelle mesure cette déperdition pour Emmanuel Macron peut se poursuivre en 2020 et 2021.
L’enjeu principal pour la gauche est désormais la recomposition. L’élection municipale est à ce titre la meilleure chose qui puisse arriver à la gauche en terme électoral, les constitutions de liste étant par définition des compositions aux tendances multiples. La réussite de cette recomposition dépendra avant tout des accords entre appareils dans les grandes villes pour faire émerger telle ou telle tête de liste. Si la tendance a été depuis 2017 aux constitutions de mouvements citoyens, la transformation de certains mouvements en camp électoral risque de s’avérer douloureuse et de redorer le blason par ricochet des partis politiques.

La recomposition dépendra également de la capacité des partis de gauche à étoffer leur projet politique. Si tous ont fait leur transformation écologique définitive depuis 2017, ce qui a aidé d’une certaine manière EELV, ils sont désormais attendus sur la question sociale. Le mouvement des gilets jaunes n’a pas eu d’impact particulier sur les élections européennes. Mais la demande sociale existe profondément en France. L’éclatement progressif de la classe moyenne, la fracture profonde entre villes et campagnes, tous ces phénomènes se remarquent dans les cartes électorales et l’équilibre des partis, y compris à gauche. Parmi les 3 partis de gauche structurants aujourd’hui, c’est à celui qui réussira le premier à faire l’alliance des préoccupations de « fin de mois et de fin du monde » en transformant ce slogan en projet positif. Le PS a sans doute sauvé son score en tentant cette alliance en fin de campagne, sans l’aboutir pour autant par manque de discours social.

Enfin, cette recomposition des gauches ne sera rien sans incarnation. La fluctuation profonde des électorats est de plus en plus flagrante élection après élection. Elle est une conséquence directe de la fin des idéologies qui empêche la cristallisation électorale. Elle est aussi le résultat de la déstructuration des corps sociaux, des identités de classes ou de groupes. Face à ce manque de repère, l’incarnation est essentielle : incarnation d’une inquiétude comme lors des européennes (EELV a incarné l’inquiétude climatique, LREM celle du populisme, RN celle de la mondialisation), incarnation d’un projet et d’un camp également (la chute de LFI après la décrédibilisation de Jean-Luc Mélenchon, la personnification du Président de la République). Cette incarnation ne permettra pas de recouvrir tout le spectre de la gauche, du centre à LFI, mais elle est essentielle si la gauche souhaite rebondir et confirmer que le clivage gauche/droite reste au cœur du débat français malgré l’émergence d’autres grilles de lectures.

Ces élections européennes ont donc été une formidable étape dans le quinquennat pour observer les évolutions électorales. Si pour le moment, la stratégie du Président de la République de créer une grande force centrale est préservée grâce à son Premier Ministre, les mois qui viennent seront décisifs pour la capacité de résilience du parti historique de droite face aux ambitions de LREM. Ces mois seront aussi importants pour la gauche pour sa recomposition et voir si elle réussit de nouveau à se positionner pour gagner des élections. À droite comme à gauche, projets et incarnation personnelle seront les enjeux principaux pour reconquérir ou dépérir.

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